Les défis devant lesquels se trouve la formation professionnelle sont multiples, mais la question de son attractivité auprès des jeunes (de leur famille et de leurs proches) est certainement une question majeure pour tout l’équilibre du système de formation. La légende urbaine voudrait que l’élève qui réalise un très beau parcours à l’obligatoire, en ce sens qu’il a de bons résultats « notés », se dirigera vers une école à plein temps par exemple de formation générale (lycée, collège, …). Qu’importe son projet, s’il en a un, entrer dans une formation générale permet de laisser toute les portes ouvertes. Vraiment ? On entend même par-ci par-là que quelques enseignant.e.s ne seraient pas toujours prompt.e.s à « vendre » la formation professionnelle auprès des élèves qui répondent favorablement aux critères fixés par le(ur) système. Du côté des parents et de l’entourage de l’élève, ce n’est pas toujours mieux car entrer dans une formation générale est toujours considéré comme l’assurance d’une réussite. Vraiment ? Vous l’aurez compris par le ton utilisé, c’est faux, archifaux !!! Cette distorsion dans les représentations que la majorité de la population se fait de la formation professionnelle vient entre autres du fait que le terme de « réussite » ne s’applique que pour les jeunes qui parviennent à dompter leur métier d’élève et répondre favorablement à ce que le système scolaire définit comme l’excellence. Fabriquer des élites selon un système qui fait uniquement la place aux connaissances que l’élève a su « recracher » à celui-même qui définit l’exigence doit très vite appartenir au passé. Les élites ou plutôt les talents doivent être caractérisés non plus seulement par une maîtrise de la connaissance enseignée, mais aussi et peut-être surtout par la maîtrise de compétences à haute valeur ajoutée dans les formations subséquentes ou sur le marché du travail. Facile à dire !!!

La formation professionnelle s’est foncièrement améliorée dans son organisation et sa structure. Les passerelles sont nombreuses et l’attractivité a augmenté. L’arrivée de la maturité professionnelle et des hautes écoles spécialisées y est pour beaucoup dans cette revalorisation et dire que l’on peut faire carrière dans la formation professionnelle (pas seulement par des études, mais aussi par l’accès à des postes à responsabilités dans des entreprises) n’est de loin plus un mythe. Il est en revanche parfois inquiétant de constater une certaine errance pour l’étudiant.e – parfois d’un très bon niveau – qui sort d’un cursus académique réussi et qui se retrouve en difficulté pour accéder à un marché du travail dont les attentes ne sont pas toujours comprises.
Il y a donc un changement de paradigme à envisager qui ne peut se reposer sur les bases actuelles. A l’école obligatoire, une fois que la société aura trouvé un consensus autour du fait que de classer des élèves en fonction de leur seule faculté à restituer des connaissances est définitivement inutile, il s’agira d’imaginer une mise en valeur de l’individu qui reflète davantage sa personne dans toute sa complexité. Cette nouvelle vision du profil de l’élève n’est pas révolutionnaire, mais devra être suivie d’une changement radical du regard porté sur lui. Sur le terrain, il faut pouvoir renseigner un patron par exemple sur le profil d’un élève, sur ce qu’il est, ce qu’il sait faire, ce qu’il entreprend, … et plus sur ce qu’il ne sait pas faire ou ne sait pas. Les enseignant.e.s qui sont en charge d’élèves qui se dirigent majoritairement vers la formation professionnelle sont souvent des catalyseurs du succès et savent mettre en valeur les acquisitions faites durant le cursus obligatoire, mais cette pratique devrait être généralisée pour faire que l’école devienne un lieu par lequel le choix se fait non pas à travers des représentations erronées, mais par la lecture d’une formation professionnelle ou académique qui répond à un véritable projet. Cela ne veux aucunement dire qu’un élève doit choisir un métier à 11 ou 12 ans, mais simplement que le cursus scolaire puisse se faire avec en toile de fond un projet évolutif portant sur plusieurs années.
Un défi de la formation professionnelle est donc de développer son attractivité pour que l’ensemble des profils puissent y trouver leur compte. Peut-être que l’organisation actuelle doit légèrement évoluer, mais elle doit en tous les cas faire la place à des élèves qui jusqu’ici ne se posait même pas la question d’une formation par cette voie. Peut-être qu’une personne qui se forme comme assistante en soins et santé communautaire, obtient un maturité puis fait des études de médecine ne viendra pas garnir les rangs du premier métier appris, mais elle participera à décloisonner les deux voies – certes encore complémentaires – académique et professionnelle puis certainement à enrichir le marché du travail.
Le travail est encore long car le dispositif de formation qui a cours dans une société donnée y est de fait profondément ancré. Mais quand les articulations font mal, quand les transitions entre les degrés de formation commencent à coincer, c’est qu’il faut mener une réflexion de fond et redistribuer les cartes pour que notre société puisse continuer à intégrer le plus grand nombre de nos citoyens.
Laurent Feuz
Pour continuer la réflexion : Laurent Feuz, Un plan d’action pour promouvoir la formation professionnelle: l’exemple du canton de Neuchâtel, in La Vie économique, décembre 2014
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