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Peut-être devrai-je battre ma coulpe lorsque l’évidence me sera dévoilée, mais pour l’instant, je reste convaincu que le champ de la numérisation devient subrepticement un terrain sur lequel répandre des mots compliqués semble conférer à leur auteur le statut d’incontestable « très-haut ». L’idée de pensée computationnelle en est un excellent exemple !!! Un récent rapport sur l’introduction d’un programme Éducation numérique dans le canton de Neuchâtel utilise trois fois ce terme (uniquement dans la partie consacrée à la formation postobligatoire). Dans le lexique de ce rapport, il est indiqué que pensée computationnelle est équivalent à informatique. Ouf !!! L’outrageux Laurent Feuz est sauvé, c’est ainsi plus clair.

Sans faire trop de recherches sur ce que signifie ce terme, nous tombons rapidement sur des critiques assez sévères qui reprochent à la notion de pensée computationnelle d’être trop vague ou de ne pas réellement définir un mode de pensée différent que ceux qui prévalent actuellement. Il pourrait même s’agir à l’extrême limite d’une appropriation des théories classiques de l’apprentissage par les chantres de l’informatique « pure et dure ». Et dans la question de ce que le canton de Neuchâtel a appelé l’Éducation numérique, c’est bien là où le bât pourrait être susceptible de blesser : une injonction technocratique.

Sur le site d’un grand opérateur suisse actif dans le domaine des télécommunications, on lit que la pensée computationnel c’est comme la cuisine en ce sens qu’elle «  implique des étapes de travail qui s’enchaînent, mais où certaines tâches peuvent être effectuées en parallèle. Quiconque comprend la différence entre de tels processus séquentiels et parallèles peut développer des stratégies de résolution de problèmes ; il applique alors la méthode de la pensée computationnelle. » Une fois encore me voici sauvé !!! Il ne s’agit finalement et simplement que de savoir (ou apprendre à) résoudre un problème en utilisant l’ensemble de l’environnement (y compris numérique) à disposition.

L’EPFL a décidé très tôt de former ses étudiant.e.s au computational thinking puis a crée un centre d’appui à l’enseignement (Teaching Computational Thinking… c’est encore mieux en anglais). On peut se féliciter de cette initiative et sa valeur ajoutée auprès des futur.e.s ingénieur.e.s ne fait aucun doute. Toutefois, les enseignant.e.s des écoles obligatoires et postobligatoires n’ont pas attendu la pensée computationnelle pour intégrer les nouvelles technologies à leur enseignement, pour profondément modifier leur pédagogie. Avec la venue massive de logiciels commerciaux dans les écoles et l’accès par Internet à de vastes ressources scientifiques, le rôle de l’enseignant.e dans le cadre scolaire formel est sans aucun doute appelé à encore se transformer radicalement et peut-être que cette transformation met aujourd’hui le corps enseignant face à un choix cornélien – et parfois un malaise – puisqu’il pourrait être tenté de délaisser par exemple les simulations et modélisations scientifiques au profit de recherches sur Internet… ou de cours en accès libre. Ainsi – devant ces deux chemins – le  rôle de l’enseignant.e pourrait bien aujourd’hui se trouver dans une phase de profonde remise en question entraînant – sans aucune mauvaise volonté – un ralentissement de l’intégration du numérique dans les établissements scolaires. Le rapport précité ne permet pas de répondre favorablement à ce questionnement sincère et justifié puisque l’injonction politique est de « préserver la liberté et l’autonomie pédagogique du corps enseignant », de « permettre et favoriser la cohabitation de pratiques pédagogiques et didactiques diversifiées, selon les disciplines ou branches, avec des contenus dynamiques numérisés » puis de s’assurer de pouvoir mettre en œuvre des atouts pédagogiques de sorte que « L’outil numérique doit apporter une plus-value à l’enseignement et aux élèves ». L’enseignant.e peut légitimement en rester pantois.e et même coi.te

Il est clair que la lecture d’une œuvre classique dans un cours de littérature au Lycée ne « mérite » aucune numérisation… mais quelle formidable valeur ajoutée si cette lecture peut être enrichie de nouvelles compétences grâce aux nouveaux outils numériques à disposition et à une pédagogie renouvelée !!!

Il n’est donc plus temps d’ériger en dogme des prétendus courants de pensée, mais de faire évoluer la pédagogie et la didactique des disciplines en faisant un usage massif des nouvelles possibilités offertes à l’enseignant.e pour non plus remplacer les pratiques actuelles par du « numérique », mais pour véritablement reconfigurer ou même créer de nouvelles tâches à accomplir pour le jeune et lui permettre ainsi d’acquérir de nouvelles compétences. La liberté pédagogique est donc une chose, mais pourquoi ne pas oser une réflexion de fond sur le rôle de l’enseignant.e et un accompagnement approprié laissant à chacun.e la possibilité de continuer à créer… et à aimer son métier.

Laurent Feuz