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Sans ambages, la suppression des examens finaux de la maturité académique était (presque) la seule issue possible tant leur tenue n’aurait fait que d’accentuer les fortes disparités entre les différentes situations sociales chez les étudiant.e.s. Même si pour certains cadres comme Alain Moser, directeur de l’école privée éponyme, il s’agit d’un  » aveu de l’échec de l’enseignement en ligne à l’école publique et révélateur du virage numérique manqué  » (Les examens finaux sont annulés au Collège et à l’ECG, in Tribune de Genève, le 29 avril 2020), il n’était à mon sens plus temps d’imaginer une alternative crédible permettant de répondre favorablement au défi de cet éloignement forcé des lieux d’enseignement. Bien que l’on puisse déplorer que le programme n’ait pas été entièrement « certifié » par une note d’année et un examen – ce qui est encore amplifié dans les cantons qui ne comptent que 3 années de lycée/gymnase/collège – le système n’est pas conçu pour pouvoir survivre à un arrêt du présentiel… et il n’est même pas certain qu’un emploi plus massif et généralisé du numérique puisse répondre seul à de tels chambardements. L’utilisation du numérique ne pourra soutenir efficacement une réforme radicale de la formation générale du secondaire II que si les modèles pédagogiques sont requestionnés de fond en comble.

Alors que le milieu dirigeant de la formation générale ne se caractérise pas vraiment pour son envie de réformer un système qui semble avoir fait ses preuves en élevant notamment au grade de Bachelier celles et ceux qui ont démontrés leurs aptitudes à faire correctement leur métier d’élève (notion empruntée à Philippe Perrenoud), la Présidente de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique a révélé sans ambages (elle non plus) que « nous devons effectivement nous demander si les épreuves sont encore en adéquation avec notre époque » (« Un jour sans école est un jour de trop », in Le Temps, le 11 mai 2020). Il faut espérer que cette réflexion puisse mener à une vision innovante permettant de décliner une mission des formations générales qui soit adaptée aux nouvelles exigences posées par la révolution numérique en cours dans tous les secteurs de la société.

Dans ce contexte prometteur de nouvelles réflexions, se tourner vers le savoir-faire de la formation professionnelle pourrait – une fois n’est pas coutume – se révéler extrêmement constructif. Depuis plus d’une dizaine d’année, la formation professionnelle permet à des adultes qui réunissent un certain nombre d’exigences, d’obtenir un certificat fédéral de capacité (CFC) ou une attestation fédérale de formation professionnelle (AFP) sans effectuer d’apprentissage, mais en faisant reconnaître leur expérience professionnelle. Le principe est alors d’établir un bilan documenté des compétences acquises et de les valider… Certes, cette validation des acquis est destinées à un public adulte et permet l’obtention d’un nombre encore restreint de CFC ou d’AFP, mais que peut-on en retenir ?

 

Dès son plus jeune âge (cycles 1 et 2), l’élève progresse dans ses apprentissages grâce au travail de l’enseignant.e qui – pour évaluer son élève – consigne des travaux sous la forme de notes d’observations ou de réalisations significatives par rapport aux objectifs visés. Fort heureusement, il reste peu de monde pour défendre le retour des notes dans les cycles 1 et 2 car pour un majorité de la population, il est bien plus fondamental de travailler pour progresser que pour obtenir des notes. Mais de grâce que se passe-t-il dès le cycle 3 ou pire, au secondaire II pour que le retournement soit tel que de toucher à la note devient presque un acte criminel ? L’objectif de cet article n’est pas de défendre l’idée que la note est davantage destinée à l’environnement de l’élève qu’à lui-même, mais plutôt de montrer que le développement de la compétence visant à réunir ses acquis à travers un document significatif (recueil de traces, portfolio, …) cesse brutalement lorsqu’il s’agit de répondre aux contingences de l’évaluation sommative à tous crins. J’épargne ici le lecteur d’une glose indigeste sur l’évaluation (à laquelle j’avais tenté de m’adonner dans un ouvrage il y a presque 20 ans), mais force est de constater que le confinement a démontré que le système était complètement dépendant d’une évaluation ancestrale dont on peine à saisir les atouts à une époque où le savoir est partout et où la difficulté réside plus dans consolidation de la masse d’informations à disposition que dans un bachotage utile uniquement à l’entretien dudit système.

La formation générale sans évaluation sommative est encore une pensée hérétique (même si j’avoue y céder volontiers), mais une formation générale dont la certification se baserait (aussi) sur la constitution d’un recueil mettant en avant les acquis (et donc pour certain.e l’excellence) des étudiant.e.s a de quoi faire rêver. Le but des orientations générales qui figurent dans le Plan d’études cadre pour les écoles de maturité (qui date quand même de 1994…) et qui sont conçues comme un profil de formation, est de placer les objectifs des différentes disciplines dans une perspective éducative globale. Plus novateur, ce « profil met au premier plan la personne en tant qu’acteur de sa formation ». Pour devenir acteur dans sa formation, développer chez l’étudiant.e sa faculté à exprimer ses acquis semble prometteur, mais au prix d’un changement de cap dans les didactiques disciplinaires et à travers un développement raisonné des outils numériques qui doivent permettre la réalisation de nouvelles tâches et non pas la substitution de tâches actuellement réalisées à bon escient. L’avènement du numérique ne remplacera jamais la lecture d’une grande oeuvre.

A ce changement de paradigme s’ajoute encore la nécessité de mettre un accent particulier sur l’orientation en cours de formation au secondaire II. Si les collectivités publiques mettent un accent particulier sur l’orientation au cours de l’école obligatoire, on oublie trop souvent que les jeunes qui suivent une formation générale au secondaire II n’ont (souvent) jamais passé par la question du choix professionnel comme leurs camarades ayant choisi ou dû suivre la filière professionnelle. Il est ainsi temps – puisque la réflexion est ouverte – d’ajouter des périodes de stages obligatoires au cours de la formation générale. Non pas pour se donner bonne conscience, mais pour offrir aux étudiant.e.s de cette voie une possibilité d’engranger une expérience professionnelle (dans une bibliothèque, un bureau d’architecte, un laboratoire de recherche, un cabinet d’avocat, …) et surtout de se développer dans des « orientations » qui existent déjà au plan d’étude (même depuis 1994) comme les compétences sociales, éthiques et politiques, les compétences intellectuelles, scientifiques et épistémologiques, les compétences communicatives, culturelles et esthétiques, les compétences concernant le développement de la personnalité et la santé et les compétences concernant les méthodes de travail, l’accès aux savoirs et les technologies de l’information. Il va sans dire que de développer ces compétences dans la « vraie vie » et de les traduire, non pas par des notes, mais par une expression des acquis réalisés est un chantier important et très novateur.

Si une partie du cursus des jeunes en formation générale eût aussi été de réaliser des tâches sur le terrain et de consigner leurs acquis dans un portfolio destiné à les certifier, nous aurions certainement vécu un autre confinement… Fort heureusement, si une pandémie de cette ampleur n’est pas prête de faire sa réapparition (nous touchons du bois), nous sommes au moins devant une réflexion passionnante que même les plus réfractaires au changement ne pourront éviter.

Laurent Feuz