Des voix se font déjà entendre pour défendre l’idée que finalement, la présence de l’élève à l’école n’est pas si fondamentale et qu’un enseignement à distance pourrait très bien convenir sur quelques semaines durant l’année… par exemple en bordure des vacances pour que les parents puissent organiser un séjour durant une période de l’année où le coût est moindre pour faire du tourisme. Certes, mais d’une part, nous ne ferions que d’accentuer les effets de l’hétérogénéité sociale sur les élèves, et d’autre part, ce serait faire fi du fait que le processus de socialisation des jeunes est en pleine mutation. Une étude menée sur la population des jeunes neuchâtelois.e.s (ici pour approfondir) montre assez clairement que le temps libre passé avec des ami.e.s est en forte baisse si l’on compare les valeurs de 2010 à celles de 2017. On pourrait se réjouir du fait que ce temps libre est ainsi davantage passé seul ou en famille, mais la période de 2010 à 2017 rime étrangement avec l’explosion de l’utilisation des outils numériques comme le smartphone. D’ailleurs, cette même étude montre aussi que la consommation problématique de médias violents ou de pornographie est en augmentation dans la même période. Dans la même veine, les jeunes sont plus nombreux à rapporter avoir été victimes de cyber-harcèlement et pour boucler la boucle, les jeunes rapportant être en mauvaise santé (mentale) sont significativement plus élevés chez ces victimes.

Je n’aborde pas ici la question du suicide chez les jeunes, même s’il n’est pas difficile de faire quelques pronostics à la lumière des éléments précités, mais la société et l’école en particulier se doit de porter un regard pointu et innovant sur ces nouveaux phénomènes et ne pas hésiter à imaginer une réforme en profondeur de ses structures pour participer à l’endiguement de ces phénomènes. La diminution du présentiel appliquée urbi et orbi sans un nouveau concept d’organisation n’est toutefois certainement pas la panacée. Autre constat, l’évolution dans le temps des comportements déviants n’est pas en augmentation et est même en diminution dans certaines régions de même que la consommation d’alcool et de cannabis est stable ; mais ce qui interpelle, c’est que l’absentéisme scolaire est en hausse… et que la motivation scolaire est plus faible.
L’école ne pourra pas seule infléchir ce mouvement, mais ne sommes-nous pas face à un hiatus ou pour emprunter un terme à la mode, face à une disruption radicale de la société ? Ne sommes-nous pas finalement face à une crise majeure de confiance entre la société et son école ? Et pour cause, certains perçoivent que moins de présentiel pourrait très bien convenir alors qu’en même temps, des études montrent – pour caricaturer – que l’école n’est plus en mesure de « fidéliser » les élèves (et les familles) et que la motivation – sésame de la réussite – n’est même plus une compétence sur laquelle par exemple un formateur peut compter lorsqu’il cherche un.e apprenti.e. ayant terminé son cursus obligatoire. L’enjeu est donc désormais de créer les conditions qui permettent de favoriser le vivre-ensemble. La conjugaison entre les nouveaux moyens numériques et la richesse des progrès en matière de pédagogie offre un terrain de première classe pour implémenter des nouveaux dispositifs. Pour créer ces nouveaux dispositifs, il faudra certainement faire le deuil de pratiques ancestrales qui sont encore largement utilisées dans l’enseignement, mais c’est à ce prix que l’école pourra saisir de front les défis posés par l’avènement massif du numérique ainsi que les énormes enjeux qui nous attendent dans l’accompagnement de nos jeunes, et en particulier des plus défavorisés.
Laurent Feuz
Pour continuer la réflexion : Laurent Feuz, Se construire dans un univers interconnecté, Ed. Baudelaire, 2020
Commentaires récents